Pour cette deuxième édition de LUX, le salon pour les professionnels dédié à l’innovation et aux transformations dans le champ des industries culturelles et créatives, plusieurs tables rondes ont été programmées. L’occasion de doner la parole et d’échanger avec des professionnels, qui sont au cœur de ces enjeux.
Focus sur l’une de ces rencontres, un moment très inspirant en compagnie de Catherine Redelsperger, fondatrice de l’Atelier des dialogues et spécialiste des récits prospectifs ou éco-fiction ; et Valérie Martin, cheffe du service mobilisation citoyenne et média de l’Agence De l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie. Cette table ronde intitulée : “Inspirer les transformations et booster les imaginaires”, animée par Raphaël Poughon du Studio Imagine Papillon, vise à décrypter comment la mobilisation des imaginaires constitue un levier majeur pour accélérer la transformation des organisations.
✦ Quelques notions clés, histoire d’ouvrir la bonne porte !
Pour partir sur de bonnes bases, il faut déjà définir ce qu’on entend par “imaginaire” et “récit” afin de comprendre cette notion de “nouveau récit”. Pour les intervenantes, l’imaginaire n’est pas un univers flou réservé aux artistes mais un prisme par lequel nous percevons et organisons le monde. C’est ce filtre qui influence grandement notre capacité à agir, à rendre certaines choses évidentes et d’autres impensables. « Le récit est l’architecture narrative qui relie passé, présent et futur, et forge une identité collective : il raconte d’où l’on vient, où l’on est, et où l’on prétend aller » explique Catherine Redelsperger.
Le nouveau récit, se présente comme un contre-récit stratégique : un récit alternatif qui se confronte au modèle dominant, en propose une autre trajectoire et la rend compatible avec les limites planétaires.
Agir pour proposer de nouveaux récits est capital, c’est un moyen de peu à peu changer notre manière de voir et d’organiser le monde. C’est cette thèse que soutiennent nos deux expertes et qu’elles mettent en œuvre chaque jour. Une vision du futur éloignée des clichés de technologie miracle utilisée à outrance mais bien réaliste quant aux enjeux de transition écologique. Des nouveaux récits pour nourrir une vision qui pourrait devenir un véritable cadre d’action, capable d’orienter les politiques publiques, des modèles économiques et les pratiques culturelles.
✦ Dystopies vs oïtopies : une bataille d’image encore déséquilibrée
Le paysage médiatique actuel est saturé de dystopies, allant de Snowpiercer à Dune, qui mettent en scène un monde brisé, violent et condamné. Ces récits impactent et restent dans l’inconscient collectif mais nourrissent une forme de paralysie : la catastrophe paraît inéluctable, la marge de manœuvre dérisoire, l’action individuelle ou collective vouée à l’échec. Face à cette menace sourde, Catherine Redelsperger mobilise la notion d’oïtopie, dérivée du grec “oï” qui signifie “le bon/ le bien”. Bien loin d’une utopie, ce concept consiste à redonner de l’importance aux liens qui nous unissent en tant qu’humains en abordant la gouvernance partagée, la sobriété et l’interdépendance avec le vivant. Et cela de manière concrète sans dépeindre une réalité parfaite et sans contraintes mais au contraire pour décrire des futurs viables et réalistes.
Ce n’est pas sans rappeler l’initiative de l’ADEME porté par Valérie Martin, le “dévendeur” qui détourne les codes de la publicité pour questionner la norme consumériste. En se positionnant à contrepied du récit dominant qui incite à rester dans une course à la possession et du “toujours plus”, cette campagne cherche à proposer une alternative simple et accessible à tous.
✦ La joie comme antidote face à la peur et l’inaction
Par ailleurs, l’éco anxiété augmente de plus en plus face à la réalité du dérèglement climatique qui entraîne déjà inondations, canicules, sécheresses, et par ce qui est annoncé dans les rapports d’experts pour un avenir proche. Dans ce contexte-là, les récits catastrophistes des dystopies qui nous sont proposés “à la demande” contribuent à figer les imaginaires dans une sidération qui conduit à faire ressentir une impuissance. C’est pour cela que Catherine et Valérie insistent sur l’importance de réhabiliter la joie comme émotion principale de ces récits et sujets politiques. Selon elles, remettre cette joie active au centre de ces nouveaux récits permet de créer des brèches dans ce sentiment d’impuissance et encouragerait les initiatives locales et collectives.
✦ Les outils de l’ADEME
L’ADEME propose plusieurs dispositifs pour outiller sur ces questions de transition culturelle, notamment “la roue de l’action” qui regroupe quatre actions : comprendre, former, se projeter et agir. Cette méthodologie de l’anticipation permet de se projeter dans différents scénarios avec “Transition 2050” qui décline plusieurs voies possibles, de la frugalité assumée au pari technologique, et permet aux acteurs de se positionner.
L’agence investit également dans la formation “d’imaginacteurs” : artistes, facilitateurs capables d’animer des ateliers divers pour construire et nourrir ces nouveaux récits qui encouragent de nouvelles formes de gouvernance. L’initiative menée dans le cadre de L’assemblée citoyenne des imaginaires investit le champ de l’audiovisuel en s’associant avec des diffuseurs comme TF1 pour intégrer ces enjeux écologiques et ainsi déplacer la norme culturelle pour le plus grand nombre.
✦ Imaginaire boosté au service de lieux concrets
Les intervenantes insistent sur un point souvent négligé : un nouveau récit ne devient crédible qu’à partir du moment où il s’incarne dans des espaces physiques. D’où l’importance des tiers-lieux, fablabs, écolieux ou grainothèques, qui expérimentent concrètement d’autres manières de produire, d’échanger, de partager les ressources.
Ces lieux contribuent à rendre tangibles ce que défendent ces récits qui veulent transformer notre modèle global de consommation pour sauvegarder nos ressources planétaires. Dans cette logique, l’idée de “Maisons de l’écologie culturelle” qui seraient des lieux hybrides où se croisent culture populaire, art et enjeux écologiques se développe. L’objectif de ces dispositifs étant d’instaurer une continuité entre fiction, débat public et pratique quotidienne pour intégrer l’écologie dans tous les aspects de notre vie en collectivité.
✦ Quand les médias et fiction alimentent un décalage de représentation
Ce basculement culturel ne se fera pas sans les médias. Or, malgré l’accélération des crises climatiques, la place de l’écologie dans les fictions audiovisuelles reste marginale. En effet, une étude de l’Observatoire de la fiction pointe à peine 2,6 % du temps d’antenne où l’écologie est au cœur de l’intrigue, sur un ensemble de programmes grand public. Paradoxalement, le sujet devient de plus en plus d’actualité au fur et à mesure que l’éco anxiété gagne de l’ampleur parmi les Français. On se retrouve donc dans un décalage entre la prise de conscience collective et la non représentation de la crise dans le paysage fictif.
Face à la désinformation et au climato-scepticisme, des médias de résilience commencent à émerger, documentant des solutions locales plutôt que de se focaliser uniquement sur les catastrophes comme c’est le cas pour Tikographie en Auvergne.
Pour conclure, quelques oeuvres inspirantes pour nourrir nos imaginaires et soutenir cette stratégie de transformation, avec les recommandations des deux expertes :
- Littérature : Les Furtifs d’Alain Damasio, L’Homme jetable de Gunter Anders, et l’autice Li-Cam (Éditions La Volte), qui intègre des thématiques comme l’autisme dans la science-fiction.
- Cinéma/Animation : Les chefs-d’œuvre de Hayao Miyazaki (Princesse Mononoké, Nausicaä). Arthur Goset et Hélène Cloâtre, avec les films Rupture (sur la quête de sens des jeunes diplômés) puis Les Éclaireurs.
- Audio/Web : Le podcast Chaleur Humaine de Nabil Wakim (disponible sur le site du journal Le Monde), les créations de Vince Kanté sur les réseaux sociaux, ou encore l’opéra revisité La Bohème 2050.
Article rédigé par le projet collectif du Master DPEC MLSN
à l’Université Clermont Auvergne dans le cadre de LUX#2